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Rachid Yomba, artiste-musicien burkinabè :  “La musique n’est pas un travail, c’est comme un arbre que tu plantes”

Rachid Yomba à l’état civil, Abdoul Rachid Compaoré, est un artiste-musicien burkinabè résidant en France. Mais ce grand amoureux de la culture n’entend pas y rester et selon ses confidences faites lors de notre entretien le 6 mai 2024, il se prépare à rentrer définitivement au bercail pour partager son savoir-faire avec les plus jeunes. Mécanicien d’engins lourds de formation, Rachid Yomba pratique la musique qui est sa mission, mais l’artisanat reste son travail. En tout cas, c’est un homme qui n’a pas sa langue dans sa poche, qui a bien voulu se prononcer sur son parcours, son regard sur la musique burkinabè et bien d’autres sujets.

A l’état civil, vous êtes Abdoul Rachid Compaoré alias Rachid Yomba. Que signifie Yomba?

Je considère Yomba comme mon nom de naissance. Vous savez, un être humain peut avoir deux naissances ou trois.  La première, c’est celle que les parents te donnent. Mais après quand tu fais tes pas dans la vie, tu fais ta renaissance, tu nais toi-même. Dans ta première naissance, tu es à l’image de tes parents mais ces derniers te donnent un outil pour apprendre la vie, ce qui est l’éducation. C’est avec donc cette éducation que tu apprends à te connaitre, à savoir qui tu es. Une fois que tu sais qui tu es, tu sais maintenant comment jouer sur le terrain de la vie. C’est cela ta renaissance. Mon nom m’a été donné au village par mes parents. Yomba qui veut dire “ce que Dieu a donné, personne ne peut prendre”.  Pour dire que ce que Dieu a mis dans ta tête, on ne peut pas te l’enlever. Même si on te coupe la tête ce qui est à toi, nul ne peut le prendre.

Depuis quand faites-vous la musique ?

Franchement,  je ne peux pas dire depuis quand je fais la musique. Parce que depuis mon enfance, je baignais dans la musique parce que ma mère aimait beaucoup chanté; elle avait une très belle voix et chantait très bien et sa carrière artistique, elle l’a faite avec nous ses enfants, son mari, notre père. Déjà quand elle nous portait en son sein, elle chantait déjà, et nous sommés nés et avons grandi dans cette ambiance. J’aimais beaucoup la danse aussi. Quand vous avez la musique dans le sang, c’est un peu comme une maladie qui vous possède. Et quand elle te possède, cela passe par différentes étapes. Et moi ma première étape a été la danse. Je dansais et je tombais en transe jusqu’à me couper le souffle. Je faisais cela mais j’étais vraiment petit et faisais partie des meilleurs danseurs de mon quartier.  Petit à petit, la musique a évolué, je me suis intéressé au RAP. Quand on grandit un peu et qu’on devient adolescent, on commence à comprendre que la vie n’est pas rose, on se retrouve face à certaines réalités, on se rend compte que beaucoup de choses nous empêchent de devenir nous-mêmes et c’est en ce moment qu’on voit beaucoup d’ados commencer la musique par le RAP pour pouvoir dénoncer, se plaindre, s’affirmer. Quand on est dans cette logique, cela éveille nos consciences sur une trajectoire assez précise qui consiste à voir comment tracer son chemin pour son bien-être.  Depuis tout petit, on fabriquait nos instruments de musique avec les boites de conserve, etc et c’est ainsi que depuis, je fabrique mes instruments moi-même, notamment le cornet bissa, je fabrique le N’goni, la kora, je monte les percussions, etc.  Si je savais la galère qui était sur le chemin de la musique, je l’aurai abandonnée depuis. Parce que le chemin que j’ai emprunté, la manière dont j’ai voulu faire ma musique, j’ai vu trop grand. En effet, j’ai joué beaucoup de live sur des scènes internationales mais sans avoir un album parce que je ne voulais pas jouer sur programmation, étant donné que je ne connais que le live. Même en ce moment, quand on me propose d’aller jouer n’importe où, si c’est payant et que je dois aller jouer du  play-back, je refuse. Pour moi, la musique ce n’est pas juste sauter et remuer les fesses, il y a toute une éducation, une philosophie dans la musique. Donc moi je refuse de jouer du play back. Cela fait que je suis condamné aussi à galérer parce que ce n’est pas tout le monde qui peut me payer pour jouer du live. J’ai démarché pour jouer à la Semaine nationale de la culture (SNC) pour pouvoir présenter mon art, mais le couloir est petit. Les Burkinabè ne connaissent pas les musiciens burkinabè. Je connais des musiciens burkinabè qui sont connus mondialement, qui font le tour du monde mais quand tu dis leur nom ici, personne le les connait alors que c’est grâce à eux que des gens, à travers le monde,  entendent parler du Burkina Faso. Pour dire qu’on connait un pays à travers ses enfants. Autant des athlètes, sportifs hissent très haut notre drapeau à l’international, autant  il y a des artistes également qui le font mais le ministère en charge de la culture ne les connait même pas…

  A ce jour, combien d’album avez-vous?

J’ai un seul album sorti en 2017.

Quel est votre  genre musical ?

Je n’ai pas de style de musique; je fais du jazz, du blues, de l’afrobeat,  de la musique du terroir bissa, etc.

Lors d’un entretien dans le journal culturel Evasion, vous parliez d’un projet de construction d’un centre culturel dénommé “ No stress”. Où en êtes-vous avec ce projet ?

Le projet est en cours. Avec des moyens de fourmi, nous sommes en train de vouloir nourrir un éléphant et on y arrivera.

 Pourquoi l’appellation “no stress” ?

Quand tu sais ce que tu fais, tu ne te stresses pas.  Pour moi, les gens qui vont venir apprendre l’artisanat, fabriquer les instruments de musique, apprendre la teinture, le peinture, la couture, menuiserie, etc, seront autonomes.  J’ai amené du matériel pout tout ça et notre logique est d’être toujours autonome.

Rachidi Yomba joue du Blues sur sa guitare traditionelle

 

Vous avez une formation en mécanique d’engins lourds et vous faites la musique ; comment arrivez-vous à allier tout ceci ?

La musique n’est pas un travail, c’est comme un arbre que tu plantes. Si au début, tu ne l’arroses pas, il meurt. Mais si tu l’arroses comme il se doit, l’arbre va grandir, donner de l’ombre qui ne te profiteras pas à toi seul, des gens vont aussi en profiter sans parler de l’oxygène permanent qu’il émet. Après, les gens vont profiter aussi de ces fruits. Donc, pour moi, la musique n’est pas un travail, c’est une plante.  Mon travail, c’est l’artisanat. D’abord j’ai appris la mécanique d’engins lourds et après, je me suis rendu compte que pour pouvoir m’acheter une clé, c’était très difficile parce que les clés coutaient chers. Et avec mon niveau de vie, je ne pouvais pas prétendre faire un garage.

 C’est ici au Burkina où en France où vous vivez ?

Au Burkina ici. J’ai travaillé à la SKV (société Kosoka voyages) qui n’existe plus. C’est là-bas que j’ai commencé. Après j’ai été à Tenkodogo et ensuite au Ghana où j’apprenais toujours la mécanique.  J’ai pratiqué toutes sortes  d’engins lourds. Mais j’ai vu que la musique, ce n’est pas un travail. Entretemps, ayant constaté cela, j’ai arrêté parce qu’elle me prenait trop la tête et c’est comme si je suivais quelque chose sans espoir. Mais l’artisanat, c’était quelque chose de concret pour moi.  Quand je fais mes sacs en cuir, les gens apprécient bien. Certains utilisent mes sacs en cuir depuis 20 ans, et ils l’ont encore, rien d’endommager. Personne n’a jamais acheté une de mes œuvres artisanales et dire qu’elle a réussi à l’user. Je fais tout à la main, tout cousu à la main, tous les accessoires sont fabriqués à la main.

Vous avez donc une équipe qui vous appuie dans la confection de vos œuvres ?

Non.  J’ai formé des jeunes, des enfants de la rue, mais je n’ai jamais eu une équipe. Cependant, j’ai un groupe de musique. Pour l’artisanat, je le fais selon mon feeling.  Aujourd’hui, certains sont contents et me sont reconnaissants. Ils disent que grâce à moi, ils arrivent à nourrir leur famille. D’aucuns ont leur atelier, chose que moi que je n’ai jamais pu avoir, j’ai un atelier nomade. C’est cela mon travail et non la musique qui est ma mission.  Je ne dois pas la compromettre pour de l’argent.  Nous sommes là pour montrer que nous sommes à l’origine de toutes les inventions et personne ne pourra dire le contraire.

 Aujourd’hui, quel est votre regard sur la musique burkinabè ?

Franchement, il y a des moments où elle me fait honte. Parce que quand je suis en France, des potes me demandent de leur faire écouter la musique burkinabè. Les musiciens que je peux faire écouter c’est Bill Aka Kora, Alif Naaba, Sam le Génie. J’ai fait beaucoup écouter “Espérance” et  “Weedo” de Floby à des amis.

Donc des musiques du terroir ?

Ce sont des chansons originales.  Je peux les faire écouter sans avoir honte. Il y a des stars burkinabè si elles partent aujourd’hui en Europe, elles seront obligées d’aller jouer dans les communautés africaines particulièrement burkinabè. Ces dernières diront que ce sont les stars de leur pays donc elles seront contentes de les voir mais dans certains festivals, ces stars ne pourront pas passer.  Connaissez-vous Kanazoé orchestra ?  C’est généralement ceux qui ont fait l’Europe qui le connaisse. Il fait le tour du monde et fait hisser notre drapeau très haut. Nous sommes fiers de ce qu’il fait mais qu’est-ce qui est fait au pays  pour valoriser ce genre de personnes ? Rien. Pire, quand ils viennent ici pour faire un évènement, c’est la galère. Moi j’ai fini par venir avec tout mon matériel pour pouvoir me produire.  Parce que si tu dis que tu ne veux pas jouer au play back, on te dit qu’il n’y a pas de matériel adapté. Si tu dois louer le matériel qui coûte peut-être 100 000 à 150 000 F CFA, que les gens ne te connaissent pas parce que ceux censés te mettre en valeur le font pour ceux qui vont leur apporter quelque chose, il y a problème.  Mais nous ne voulons pas faire profiter une seule personne mais à notre pays.

A vous entendre, on a l’impression que vous êtes déçu de certaines situations …

Bien sûr que je le suis. A vrai dire, j’ai appris à me débrouiller seul, à me contenter de ce que j’ai. J’ai compris qu’il y a un trop grand besoin pour être reconnu comme un artiste au Burkina mais moi je n’ai pas besoin de cela. Je n’ai pas besoin de faire la course, je suis en mission et je fais mon chemin. Aussi, notre originalité est pauvre or moi je sais ce que cela représente en Europe.  Il y a deux mois j’ai remporté un vote dans tout le Sud de la France, mais c’est pour partager la culture, les valeurs fondamentales de la vie, le savoir-vivre ensemble, l’acceptation de la diversité, etc.

Quels sont vos projets ?

J’ai préparé un CD live qui n’est pas encore enregistré. J’ai financé avec des amis pour préparer cet album live de 6 titres. Les morceaux sont prêts et le premier titre c’est “ Thomas Sankara”, le 2e parle des enfants de la rue. J’ai l’impression que nous les Burkinabè sommes un peu perdus, notre Burkindi  est ici mais nous sommes en train d’aller de l’autre côté et, pourtant, avec notre Burkindi, on peut aller partout. On n’a pas su que nous avons eu un prophète ici, en la personne de Thomas Sankara, qui est passé inaperçu et qu’il va falloir le ramener, rappeler aux gens que son travail est équivalent à ce que des prophètes ont fait et que nous sommes en train de leur courir après. Sankara a lutté pour la cause des noirs, des pauvres, contre l’impérialisme qui est mondial. Il est resté sur ces paroles jusqu’à se sacrifier et nous ne devons pas être ingrats envers ce sacrifice. Ce sacrifice était une lampe-torche pour éclairer notre chemin de liberté. Ce sacrifice est une école pour nous.

Propos recueillis par Colette DRABO

 

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