L’on ne saurait parler de mode au Burkina sans évoquer son nom. Et ce n’est pas tout, car son nom va au-delà des frontières burkinabè, pour avoir fait de grandes scènes de défilés à travers le monde. En 24 ans de carrière dans le stylisme-modélisme, Korotimi Dao alias Koro DK, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, a réussi à mettre tout le monde d’accord sur ses immenses talents en matière de mode et de haute couture, toute chose qui lui a valu des distinctions. Nous l’avons rencontrée le 21 octobre 2024, dans sa maison Koro DK Style à la cité Azimo de Ouaga 2000. Avec la promotrice du défilé Mod’Afrik devenu une association, il a été question de son regard sur la mode au Burkina, l’impact de la crise sécuritaire sur les activités de ce secteur, ses projets, etc. Au cours de l’entretien, Koro DK a invité chaque Burkinabè à “ avoir, quelque part chez lui, une tenue ou un produit fait à base du Faso Danfani”.
Comment se porte la maison Koro DK style ?
La maison Koro DK style se porte bien. Etant donné que nous sommes dans un contexte de résilience, on fait avec. On essaie de faire notre petit bonhomme de chemin.
Vous êtes une styliste-modéliste burkinabè. Combien d’années totalisez-vous dans ce métier ?
C’est une question qui me fait rire quand on me la pose. Quand je réponds que je suis à plus d’une vingtaine d’années dans la mode, les gens sont surpris. Mais je dis oui parce que le label Koro DK Style a été lancé en 2 000. De 2000 à 2024, cela fait 24 ans.
Dans les colonnes d’un confrère de la place, vous aviez dit que vous nourrissiez le rêve de voir le Faso Danfani inonder le marché international et que chaque Burkinabè devrait avoir au moins une tenue Faso Danfani. Avec les autorités qui font la promotion de ce Faso Danfani, est-ce à dire que votre rêve s’est réalisé ?
Je peux dire que ce rêve est devenu une réalité. Je me rappelle que quand j’étais à l’école, le Faso Danfani n’était pas connu. Le président Thomas Sankara l’a valorisé mais ça n’a pas été suivi. Les gens pensaient que porter ce tissu était une corvée et certains sont même allés jusqu’à nommer le boubou en Danfani Faso, “Sankara arrive”. Après j’ai quitté le pays et je suis allée pour ma formation de stylisme, entre 1998 -1999 et 2000. Là, l’idée m’est venue de travailler sur ce tissu. Mon rêve a commencé en ce moment et je me suis dit que c’est un produit de mon pays qu’il fallait valoriser. Ma première collection était en Faso Danfani. Certes, c’était un tissu lourd, mais j’avais réussi à faire des vestes, des robes et cela a pris. Les gens ont aimé mais moi je ne m’y attendais pas. Et j’ai décidé donc de rester dans la dynamique. Quand je vois le gouvernement actuel exhorter chaque Burkinabè à porter le Faso Danfani, je trouve que cela est une bonne chose. Mieux, quand on demande aux élèves de porter ce tissu, je suis heureuse. C’est un tissu qui a traversé les frontières et aujourd’hui, il est très prisé partout. J’estime que mon rêve n’a pas été fortuit.
Depuis quelques années, le pays fait face à une crise sécuritaire. Comment vivez-vous cette situation ?
C’est quand on est heureux, en joie, qu’on porte des habits, on se sape ou qu’on fait des fêtes par-ci, par-là. Mais ce sont des évènements qui sont relégués ou oubliettes aujourd’hui. Chaque famille pleure quelque part, chacun traverse des situations difficiles quelque part. Aujourd’hui, le panier de la ménagère est vide, l’argent ne circule plus comme avant. Et dans notre métier, nous ressentons cela, nous souffrons. Souvent, quand je suis découragée, je fais des dessins, des créations et cela me permet de vider ma tête. Dans la vie, quand il y a des moments difficiles, il faut savoir tenir bon. Mais au regard de la situation difficile pour tout le monde, on se dit qu’au lieu de confectionner des tenues chères pour les gens, il faut trouver la bonne formule pour coudre des habits moins chers, à la portée de tous. On s’adapte et le reste suit.
Quel est votre regard aujourd’hui sur le secteur de la mode au Burkina ?
En tant que doyenne dans le domaine du stylisme, que faites-vous pour renforcer les acquis et assurer la relève ?
On forme des jeunes en stylisme, dans la maison DK Style. Je leur apprends à dessiner, ce qui est l’expression de la créativité de la personne. Cela est très important. Après cela, il y a la spécialisation soit dans le prêt-à-porter ou autre. Pour moi, c’est le prêt-à-porter qui va tirer cette jeunesse d’affaire parce que la haute couture ne marchera pas. Voyez-vous, la friperie nous a envahis. Et si les jeunes sont bien formés, s’ils ont une spécialisation en chemise, en pantalon, en robes, etc, quand il y a de gros marchés, on fera appel à chaque spécialiste et chacun y trouvera son compte. Aujourd’hui, l’idéal ne consiste pas à avoir forcément un atelier de couture mais avoir une spécialisation dans un domaine bien précis.
Vous avez reçu des distinctions honorifiques, notamment Chevalier de l’ordre national du mérite des arts, des lettres et de la communication et Chevalier de l’ordre du mérite du commerce et de l’industrie. Dites-nous, qu’est ce que toutes ces distinctions ont apporté à votre carrière ?
La première fois, en 2014, quand on m’a appelée pour me dire que j’allais être décorée, j’ai demandé ce que j’avais fait pour mon pays, pour mériter une décoration. Et la personne au bout du fil m’a répondu : “ ah bon, c’est vous qui ne le savez pas mais les autres le savent”. J’ai trouvé que ce que je faisais pour mon pays n’était pas encore assez pour mériter une décoration. Une distinction est toujours la bienvenue mais il faut savoir la pierre que tu as posée et qui te vaut cette distinction. On m’a fait comprendre que j’ai fait des dons, des créations, que j’ai sorti des choses de l’ombre qu’on ne connaissait pas, et que tout ceci méritait une reconnaissance. Je dis mais moi je n’ai pas encore fait assez pour mon pays. Je suis reconnaissante pour tout. A travers mes créations, mon travail, je vends l’image de mon pays le Burkina Faso. C’est pourquoi on dit que nous sommes des ambassadeurs du pays à l’étranger. Et cela est une réalité !
Quels conseils pouvez-vous donner à la jeune génération qui veut embrasser cette carrière de styliste-modéliste ?
Vous êtes la promotrice du défilé international Mod’Afrik dont on n’entend plus trop parler. Qu’en est-il exactement ?
Mod’Afrik existe toujours. En effet, Mod ‘Afrik est devenu une association donc un regroupement de plusieurs personnes. Il y a deux ans, les femmes du Lions club groupe Eméraude composé de femmes d’affaires, m’ont approchée pour demander à se joindre à moi afin d’organiser un défilé de mode en vue de recueillir des dons pour venir en aide aux femmes des Forces de défense et de sécurité (FDS) et Volontaires pour la défense de la patrie tombés au front. Quand nous avons organisé la cérémonie, nous avons récolté 10 millions de F CFA, des vivres et autres dons que nous avons remis à ces personnes vulnérables. Je n’en parle pas parce que quand tu fais un don à l’endroit d’une personne dans le besoin, le bruit, le tapage ne doit pas avoir sa place. C’est pourquoi nous nous sommes gardés d’en parler. L’année prochaine, si Dieu nous prête longue vie, il y aura Mod ‘Afrik et ce sera l’occasion de fêter les 25 ans de ma carrière. Je vais laisser la place à mes enfants, aux plus jeunes, pour assurer la relève, mais je serai à côté pour apporter des conseils. Je ne dis pas que je laisse le défilé car à chaque fois que je serai sollicitée, je répondrai présente.
Quels sont vos projets à court et moyen termes ?
A court terme, c’est de faire le lancement des cravates, écharpes, en Faso Danfani, en Koko Dunda que j’ai créées et qui arrivent bientôt. Aussi, nous sommes en train de préparer mes 25 ans de carrière.
Un message à l’endroit de toutes ces personnes au Burkina et au-delà de nos frontières qui aiment votre travail ?
Aux Burkinabè de l’intérieur et de l’extérieur, je demande à chacun d’avoir au moins une tenue ou quelque chose fait en Faso Danfani, chez lui. Cela est important. Il y a multiple façon de faire la promotion de ce tissu. Aujourd’hui, je fais des chemins de tables, sets de tables, nappes de tables, etc. Mais ce n’est pas le même Faso Danfani que nous portons que je prends pour faire ces articles. Non ! En fait, c’est du Faso Danfani dont j’ai inventé les motifs uniquement pour confectionner ces articles, ils sont bien différents de ce que l’on porte. Ce sont des motifs faits à ma demande auprès de femmes et moi je les utilise pour faire ces articles de maison, et pour des décorations. Chaque Burkinabè doit avoir quelque part chez lui, une tenue ou un produit fait à base du Faso Danfani.
Propos recueillis par Colette DRABO