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Education: Le Dr Salifou Idani jette un regard sur le système éducatif burkinabè

A travers les lignes qui suivent, Dr Salifou Idani, maître de conférences en civilisation et histoire africaines, décrypte la qualité de l’éducation de base qui est le socle du système éducatif et formule des propositions de solutions pour une éducation équilibrée au Burkina.

La rentrée scolaire 2022-2023 vient de s’effectuer théoriquement sur tout le territoire national le 03 octobre 2022. Cependant la réalité est tout autres dans plusieurs régions à haut défi sécuritaire.

Et pourtant, le droit à l’éducation est reconnu par la constitution, la loi d’orientation de 2007 et les différents textes ratifiés sur le plan international notamment celui de l’Education Pour Tous (EPT) issue de la conférence de Jomtien en Thaïlande en 1990. Mais que faire ? En notre qualité de praticien de l’éducation au primaire, post primaire, secondaire de 1982 à 1989 et exerçant depuis 2007dans l’enseignement au supérieur et ce, dans plusieurs provinces tant en milieu rural, sémi-urbain qu’urbain, nous avons observé bien de choses du système éducatif héritées de la colonisation.

Dans les lignes qui suivent, nous allons nous appesantir sur l’éducation de base qui est le socle du système éducatif. Dans un premier temps nous en ferons le constat sur la qualité de l’éducation et dans un second temps il sera question des propositions de solutions pour une éducation équilibrée d’Est en Ouest et du Nord au Sud.

I les constats

Le système éducatif en vigueur est marqué par un profond déséquilibre à tous les niveaux tant dans la répartition des infrastructures éducatives que des ressources humaines. L’homme étant le principal acteur de l’éducation, nous avons constaté une inégalité criarde dans la répartition des ressources humaines. En effet, dans la province du Kadiogo et dans les grands centres urbains, il y a une pléthore d’enseignants suppléants et l’Etat éprouve des difficultés à déployer ce personnel de trop dans les zones à fort déficit d’enseignants où les classes restent vacantes sans maîtres pendant des années.

C’est vraiment un sérieux problème et l’Etat doit prendre toutes ses responsabilités si nous voulons bâtir un Burkina Faso prospère et équilibré source de stabilité et de cohésion sociale. A titre illustratif, nous avons le cas de la province de la Gnagna (qui s’applique à tout autre province à haut défi sécuritaire ou retard de développement) où nous avons servi de 1987 à 1989 d’abord à l’école primaire de Kongaye commune rurale de Piéla en qualité d’Elève Instituteur Adjoint (EIA), puis au CEG de Bogandé comme enseignant du post-primaire. Quel constat avons-nous fait durant notre séjour ?

Le corps enseignant de l’éducation de base était composé en majorité des appelés du Service National Populaire (SNP). En général c’étaient des jeunes admis aux différents concours de la fonction publique, titulaires au moins du BEPC. En réalité on les envoyait juste pour “meubler” les classes laissées vacantes plusieurs années avant de rejoindre leurs structures de formations professionnelles (ENSP pour les agents de la santé, ENEF de Dinderesso pour les Eaux et Forêts, Ecoles de gendarmerie, de police….) ou encore des étudiants en fin de cycle. La plupart du temps, ces éléments qui ont fait auparavant une formation militaire à Bobo-Dioulasso passait tout le temps à chanter avec les élèves les chants appris au camp militaire.

En ce qui concerne les quelques enseignants de métier, il y a ceux qui estimaient que leur présence dans la Gnagna est une sanction voire une peine qu’ils purgent dans cette circonscription. En effet, on retrouvait les enseignants licenciés pour fait de grève dont certains leaders syndicaux.

Pour ce qui est de l’encadrement, la Circonscription de l’enseignement de base (CEB) avait une ancienneté de cinq (05) ans. En cette année 1987, la CEB était à son cinquième Inspecteur et cinquième Conseiller pédagogique itinérant (CPI).
En réalité tous ceux qu’on affectait dans la province tentaient de faire annuler la décision d’affectation et s’ils ne parvenaient pas, ils rejoignaient malgré eux leur poste, juste pour prendre service et revenir s’installer en ville. Les motifs les plus avancés étaient leur état de santé ou celui de leurs proches. Pire, certains adoptent des comportements inadmissibles voir indécents pour attirer la colère de leurs supérieurs juste pour se faire “chasser” de la Gnagna car pour ces derniers c’est partout ailleurs sauf la Gnagna. Ce sont des faits et gestes que nous avons observés et vécus dans cette partie du Burkina Faso.

Quels résultats devons-nous attendre de tels enseignants et encadreurs pour une éducation de qualité ? Absolument rien. C’est l’avenir de beaucoup d’enfants qui a été sacrifié.

De nos jours, ce n’est plus l’enclavement ou l’éloignement des localités de la capitale que les agents de l’Etat redoutent mais c’est surtout l’insécurité qui règne dans plusieurs régions qui amènent plusieurs agents à abandonner leur poste. Certes, nous comprenons les préoccupations des uns et des autres mais il va valoir trouver des solutions afin d’épargner des milliers d’enfants de l’ignorance et de l’analphabétisme.

L’État étant impuissant pour affecter ses agents où les nécessités de service le commandent, c’est la méthode du “tire au sort” qui est retenu pour pourvoir les postes ouverts. Or au cours des assises régionales de l’éducation de l’Est en préludes aux assises nationales sur l’éducation tenues du 18 au 20 novembre 2021, des témoignages émouvants ont été faits. Il est ressorti que des enseignants ayant tiré la région de l’Est sont tombés évanouis. Quels rendements peut-on attendre de tels enseignants même s’ils sont réanimés ? Rien et absolument rien quand tous les agents publics veulent rester dans la capitale ou dans les grands centres et jouir d’une vie dorée. Un bref rappel historique permettra aux générations actuelles et à venir de comprendre les énormes sacrifices consentis par les devanciers.

A la création de la Haute-Volta en 1919, Ouagadougou était dépourvue de toute infrastructures à même d’abriter l’administration de la nouvelle colonie. Pour ce faire, le tout premier Gouverneur Edouard Hesling a administré la colonie de Haute-Volta pendant plusieurs mois à partir de Bamako. C’est lorsque les bureaux et la résidence construits entièrement en banco furent achevés que le Gouverneur s’installa dans la nouvelle capitale Ouagadougou. C’est dire que le Ouagadougou actuel est le fruit de transformation au fil des années. Cette transformation peut et doit s’étendre sur l’ensemble du territoire national et il suffit pour cela d’une volonté politique affirmée de l’Etat à mettre fin au partage inéquitable des ressources nationales constaté jusqu’à ce jour.

Du reste, l’évolution des consciences et mentalités ne permet plus de telles pratiques. Durant la colonisation, l’administration coloniale consciente, de la pauvreté de la colonie avait subdivisé le territoire en trois régions naturelles à savoir le Grand Centre avec pour épicentre Ouagadougou, le Grand Ouest Bobo-Dioulasso et le Grand Est Fada N’Gourma. Ce sont dans ces trois villes que les infrastructures administratives, sociales et économiques étaient implantées dans l’optique de rationaliser les ressources et servir le plus grand nombre d’habitants. C’est par la suite que les administrateurs coloniaux implantaient lesdites infrastructures dans d’autres localités selon les nécessités et les moyens disponibles.

Au regard du constat fait sur le terrain, le problème majeur est que la gestion des ressources humaines du système éducatif est inadaptée aux besoins réels des populations et des apprenants. Pour remedier à cet état de fait, des solutions adéquates méritent d’être prises.

II propositions de solutions

Pour des résultats probants de l’enseignement dans les zones redoutées, l’enseignant doit être psychologiquement et mentalement prêt à servir et aimer les enfants, espoir de demain. C’est pourquoi nous avons fait des suggestions en 1989 lors “ Des journées de réflexion sur l’enseignement au Burkina Faso”.

Au regard des faits observés dans la province de la Gnagna, nous avons proposé que le recrutement se fasse par province, sans pourtant mentionner que les postes sont réservés aux ressortissants de circonscription administrative. Ainsi, on aura un personnel volontaire et psychologiquement préparé qui pourra donner de bons résultats par rapport à un enseignant chevronné muté pour nécessité de service qui brille par son absence toute l’année.

En son temps nous n’avons pas été compris pour cette idée de provincialisation du recrutement. Cependant par la suite les autorités ont introduit un critère important pour les nouveaux enseignants à savoir “servir au moins six (06) ans en milieu rural”. La conséquence de cette mesure est que des localités environnantes des grands centres urbains comme Ouagadougou et Bobo-Dioulasso sont prises d’assaut tandis que de nombreuses écoles de l’intérieur du pays sont restées sans maître. Nous estimons que c’est au regard de ce nouveau constat que les gouvernants ont opté pour la régionalisation des recrutements. Là encore, les jeunes demandeurs d’emploi choisissaient les régions où le nombre de postes ouverts est élevé pour avoir la chance d’être parmi les admis avec le secret espoir de se faire redéployer dans sa zone de prédilection.

En plus, les recrutés entendent le plus souvent rester dans le chef-lieu de la région. Cette expérience n’a pas non plus abouti à résoudre le problème au regard des résultats escomptés et a même été abandonnée.

Et pourtant, juste après l’indépendance de la Côte-d’Ivoire, Houphouët Boigny constatant que les Ivoiriens manifestaient peu d’engouement pour enseigner dans le Nord du pays avait fait appel aux Voltaïques, Maliens, Dahoméens pour assurer l’éducation dans cette partie de son pays. Et lorsqu’il y a eu l’amélioration des conditions de vie, de travail avec en sus le développement des infrastructures économiques et sociales, les Ivoiriens ont commencé à s’intéresser à ces zones. Dès lors, les autorités ont procédé à l’ivoirisation des cadres en employant leurs compatriotes. Tout compte fait, l’apport de ces enseignants étrangers a été inestimable car ils ont largement contribué à la formation de nombreux jeunes qui ont par la suite occupé de hautes fonctions et participent au développement de leur pays.

De nos jours, même si l’insécurité venait à être éradiquée, la psychose va toujours persister dans les esprits de nombreux citoyens à tel enseigne qu’une affectation d’agents pour nécessité de service dans certaines zones sera considérée comme une volonté manifeste de l’envoyer à l’abattoir. Cet état de fait perdure de plus en plus à cause de l’effritement de la fibre patriotique.

C’est pourquoi il est indéniable de minimiser au maximum les affectations pour nécessité de service dans les zones où les agents publics sont réfractaires et privilégier le volontariat surtout dans le secteur de l’éducation clé de voûte de tout développement. C’est pourquoi, nous faisons des propositions aux décideurs pour opérer des réformes à même d’adapter le système éducatif à nos réalités nationales. Elles tournent autour des points suivants :

-  L’opérationnalisation de la loi 003-2017/AN du 13 janvier 2017 portant statut de la fonction publique territoriale. Ceci permettra de recruter les agents de l’Etat par poste ouvert et leur stabilisation dans les collectivités territoriales. Toutefois, il y a lieu non seulement de prévoir des passerelles pour atteindre la fonction publique nationale par le biais de la méritocratie à travers les concours professionnels mais également prendre des textes qui encadrent cette fonction publique territoriale.

-  Faire appel aux enseignants admis à la retraite qui souhaitent servir dans les zones concernées ;

-  Prendre des mesures incitatives par l’instauration de certains avantages comme les primes (de risque, d’éloignement, de bons rendements scolaires….) pour encourager les agents de l’Etat à servir dans les zones en retard de développement ou à forts défits sécuritaires.

En 2022, il est dit que plus 2 106 962 candidats ont pris part aux différents concours directs de la fonction publique environ 6 069 postes ouverts. Nous restons convaincu qu’au moins 1000 candidats souhaiteraient dans leur premier choix servir dans une région comme l’Est. Ce sont des Burkinabè qui ont les mêmes droits et devoirs que ceux qui ne veulent pas y servir. Il faut donner l’occasion à ceux qui veulent y servir de le faire. En tout état de cause, il est préférable d’avoir des enseignants volontaires, déterminesés et dévoués qui vont donner de bons résultats que d’avoir des professeurs d’école affectés par contrainte et permanemment absents de leur poste.

En conclusion, toutes ces propositions ont pour objectif d’apporter notre contribution à une gestion rationnelle du personnel éducatif pour obtenir des résultats escomptés. En réalité on recrute dans l’enseignement non pas pour résorber le chômage, mais pour apporter le savoir et la connaissance jusque dans les régions voire dans les hameaux les plus reculés. Retenons surtout que le manque de connaissance, l’analphabétisme et l’ignorances sont les principales causes des conflits dans beaucoup de pays africains.

Du reste, les efforts que consentent l’Etat et les partenaires techniques et financiers (PTF) visent un même objectif à savoir éliminer le plus rapidement possible l’analphabétisme et l’ignorance dans notre pays, véritable cause du délabrement du tissu social de notre pays.

Nous plaidons pour une discrimination positive en faveur des zones à forts défits sécuritaires car avec les transferts de compétences vers les collectivités territoriales, il est certain que la gestion du personnel éducatif peut être efficace et bénéfique pour les enfants des différentes communes. Le recrutement au niveau local peut s’appliquer également bien à d’autres agents publics comme ceux de la santé de la santé que l’Etat peine à stabiliser dans plusieurs régions.

Dr Salifou IDANI
Maître de Conférences en Civilisation et Histoire africaines
Officier de l’Ordre des Palmes académiques
Chevalier de l’Ordre national

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