Des quatre horizons de la ville de Ouagadougou, il n’est pas rare d’apercevoir des marchands ambulants à la recherche de clients. C’est une stratégie avancée, qui consiste à rejoindre le client là où il se trouve à savoir, les lieux publics. Ces ambulants sont des personnes de tous âges. Nous sommes allés à leur rencontre le 7 décembre 2024 dans quelques espaces publics de Ouagadougou. Le constat laisse apercevoir un commerce ambulant qui bat de l’aile dans un contexte de crises sécuritaire et humanitaire.
Dans le jargon commercial, on appelle ces commerçants « ceux qui font la pelle », pour dire qu’ils se rendent partout. D’un quartier à l’autre et d’un lieu public à l’autre sans exception aucune. En effet, à Ouagadougou, ces vendeurs ambulants chargés d’articles à usage diversifié, qui sur la tête, qui sur les épaules, qui sur un vélo, qui poussant ou tractant une charrue, bravent le froid, le vent et la poussière à longueur de journée, à la recherche de leur pitance quotidienne.
Il est 10 heures 30 minutes, dans le quartier Senyiri, sous un soleil de plomb, nous accostons au coin d’une ruelle, un marchand ambulant. Ce dernier a en mains deux ensembles de plats avec un sac porté au dos contenant, à coup sûr, d’autres lots de plats. Notre rencontre suscite un espoir de vente chez notre marchand mais il réalisera que nous ne sommes pas un client. Agé d’environ 26 ans et d’une taille moyenne, notre interlocuteur se nomme Ousseni Almadji. Il est dans la commercialisation des plats depuis 2015. Habitant le quartier Dopoya, il vient chaque matin laisser sa monture au marché Katr Yaar, lieu à partir duquel il commence le tour de Ouagadougou, à la recherche de clients. « Dans le temps, le commerce des plats allait bien mais ces dernières années, c’est devenu difficile parce que tu peux faire toute la journée sans rien vendre », laisse entendre, Ousseni Almadji. Il nous explique qu’il a en mains, des plats d’un lot de six pièces chacun. Chaque pièce coûte 22 000 F CFA.
Selon lui, les prix des plats ont drastiquement chuté mais les clients crient au manque d’argent. « Tous ceux que nous rencontrons dans notre prospection, salariés, ouvriers ou commerçants reconnaissent que les prix des articles sont abordables. Cependant, le plus gros problème qu’ils brandissent, c’est surtout le manque d’argent dû au fait que leurs activités respectives ne marchent plus bien comme avant », confie Ousseni Almadji pour qui l’insécurité que traverse le Burkina Faso depuis quelques années, avec son corollaire de déplacement massif de populations, y est pour quelque chose dans le ralentissement des activités économiques.
Au quartier Karpala, nous trouvons Moaze Kabré, gérant de quincaillerie devant son étal. A cause de l’ardeur du soleil et de la fatigue, il prend ses quartiers près d’une station-service en construction dans l’espoir d’y glaner quelques clients. Aux pieds, l’on peut remarquer des sandales rougis par la poussière de l’harmatan. Le visage tout trempé de sueur, celui-ci propose à ses clients, des raclettes, des balais, des râteaux, du fer recuit et autres menus outils.
Il est 14 heures. Moaze Kabré vient de traverser trois quartiers à savoir Balkuy, Rayongo et Yamtenga sans rien empocher. Il est désemparé. « Je garde toujours espoir car la tombée de la nuit est encore loin », nous dit-il. A l’entendre, l’activité économique actuellement au Burkina Faso tourne au ralenti avec pour conséquence, des jours voire des semaines sans recettes. Son vœu dans l’espoir d’une relance de ses activités : « Que le président et les Forces de défense et de sécurité (FDS) parviennent à sécuriser le pays pour que l’économie reprenne son souffle ».
Après avoir pris congé de Moaze Kabré, nous rencontrons un vendeur de lunettes près d’une voie bitumée dans la cité de 1200 Logements. Il se nomme Ousmane Lebré. Il raconte : « Je m’aprovisionne chez un grossiste à Katr Yaar. Dans le temp ,s on pouvait avoir un bénéfice de 1500 F CFA ou 2000 F CFA sur un paquet de lunettes vendu. Mais à l’heure où je vous parle, le prix des lunettes a beaucoup chuté. Ce qui fait qu’on ne peut plus espérer un bénéfice de plus de 800 F CFA par paquet vendu. Pourtant, il est clair que de nos jours, avec la morosité économique, on ne peut plus vendre un paquet de lunettes par jour ».
La veille, il n’a pu écouler que deux paires de lunettes durant toute la journée. « Si je dois lister mes dépenses journalières, elles dépassent de loin le bénéfice des deux lunettes vendues. J’ai une femme et 2 enfants à ma charge. Vous voyez ce que cela peut représenter comme charges familiales ? », interroge Ousmane Lebré. Daprès lui, du fait du manque d’emploi, nombreux sont les jeunes de son âge qui se lancent dans le commerce ambulant. « Tout le monde est devenu commerçant au Burkina. Il y a donc trop de vendeurs ambulants », laisse entendre notre interlocuteur, visiblement dépité.
De ce lieu, nous mettons le cap sur la zone de Pazany. Dans un coin de la rue, nous voyons passer à bicyclette, un autre marchand ambulant. Nous sommes interpellés par l’âge de ce dernier. Il est septuagénaire, grand de taille et solide en apparence. Il s’appelle Issaka Sawadogo. Depuis 2019, il réside à Pazany car ayant fui le village de Silgadji, dans la province du Soum, à cause du terrorisme. Issaka Sawadogo vend des objets de piété comme des chapelets musulmans, des bonnets de prière et quelques produits de la pharmacopée traditionnelle. A chaque lever du soleil, il enfourche sa bicyclette à la recherche de clients. Il sillonne les différents marchés et yaars de la capitale et tout autre lieu public. « Quand j’étais à Silgadji, je ne dépendais de personne. Je me suffisais à moi-même et je prenais en charge une famille d’une quinzaine de membres. Mais après avoir perdu tous tes moyens de subsistance, tu es obligé d’en reconstituer tant que tu peux afin d’éviter de tendre la main pour ne compter que sur l’aumône et la miséricorde des gens », indique Issaka Sawadogo.
Ousmane Sanfo, un autre commerçant ambulant vend des tissus. Avec un sac à dos bien chargé, il tient en main un échantillon de tissus. Pour s’attirer de la clientèle, notre commerçant prend le soin de mettre en avant, ce que lui-même appelle « tissus dernier cri ». Nous l’avons rencontré à Dassasgho. Il habite le quartier Bendogo mais son itinéraire pourrait le conduire à Rimkiéta ou à Bissighin. « Un faiseur de pèlle ne craint pas les distances à parcourir tant qu’il peut glaner quelques clients », nous fait savoir Ousmane Sanfo. Comment se porte le marché des tissus en ces moments à Ouagadougou ? La réponse de notre interlocuteur est sans ambage : « Rien ne va à Ouagadougou en matière de commerce ». Il explique qu’il y a des jours où certains commerçants acceptent de vendre leurs articles, non pas parce qu’ils ont un bénéfice à tirer mais juste pour garantir la ration alimentaire journalière de leur famille.
Ousmane Sanfo nous confie qu’il y a deux ou trois années de cela, des clients l’appelaient régulièrement pour commander des tissus. Mais depuis quelque temps, explique-t-il, c’est comme si ces derniers avaient perdu son contact. Ils ne l’appellent plus pour acheter des tissus. Et même « si tu les contactes pour leur en proposer, ils te répondent froidement que la vie est devenue très chère et que désormais, c’est la lutte pour la survie ». « On clame partout que rien ne va. Et si tu arrives à dénicher un client, l’indisponibilité de la monnaie va sûrement se poser et te le faire perdre. Il y a donc un sérieux problème de circulation de la devise à telle enseigne qu’on peut penser qu’elle est stagnée quelque part », lance désespérément, Ousmane Sanfo. Il reconnait cependant que cette situation de morosité économique généralisée est due au terrorisme. Il exhorte les autorités à trouver rapidement des mesures idoines afin de relever l’économie du pays.
Le commerce ambulant qui relève du secteur informel contribue un tant soit peu à la bonne santé de l’économie nationale. En effet, le secteur informel fait référence à « toutes les activités économiques de travailleurs et d’unités économiques qui ne sont pas couvertes en vertu de la législation ou de la pratique par des dispositions formelles » (BIT 2010). Plusieurs études récentes ont mis en évidence l’hétérogénéité de ce secteur informel, constitué d’une grande variété d’entreprises individuelles présentant des différences selon la taille, les performances économiques, les conditions d’activités, etc. L’existence de ce secteur traduit la résilience des sociétés à faible productivité face aux chocs extérieurs et constitue une réponse face au défi de la croissance de la population, donc de la demande d’emploi et de la défaillance de l’Etat en matière de politique d’emploi. Selon la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique, au Burkina Faso, comme dans la plupart des pays en développement, le secteur informel est en passe de devenir la clé de voûte de l’économie par l’importance de la population active qu’il mobilise (plus de 70% de la population active en milieu urbain au Burkina), les revenus qu’il génère et par les nombreux emplois qu’il crée. Ce secteur très dynamique et en expansion est cependant mal connu notamment sur le plan statistique.
La vente ambulante est considérée par certains, envahissante surtout dans les restaurants et débits de boissons où la plupart des gens se retrouvent après le travail afin de reprendre des forces, observer une petite pause avant de reprendre leurs activités. « Les marchands ambulants sont très encombrants et nous agressent à longueur de journée », lance Ferdinand Bonkoungou que nous avons trouvé dans un maquis au quartier Gounghin. C’est d’ailleurs pour cette raison, dit-il, qu’ils sont interdits d’accès à certains lieux publics. D’autres, en revanche, apprécient positivement ce travail en ce sens que si tu veux te procurer n’importe quel article, il n’est pas nécessaire de se déplacer dans une boutique. « Sans le moindre déplacement, tout est à ta portée », souligne un autre client du nom de Mohamed Zoungrana que nous avons rencontré dans un restaurant à Pissy. Il ajoute que les marchands ambulants proposent des articles de même qualité que ceux exposés chez les tenanciers de boutiques dans les marchés. Et en matière de prix, ils sont nettement abordables.
Le commerce ambulant est aujourd’hui un phénomène qu’on ne peut plus ignorer au regard du nombre de personnes qui s’y activent mais surtout par son rôle de stabilisateur social. Son impact sur la vie sociale et économique des populations alors, n’est plus à démontrer.
Kiswendsida Fidèle KONSIAMBO